
Au Portugal, la musique symphonique au secours de l’échec scolaire
Par Marie-Line Darcy
Après le succès des « Orchestres des jeunes » au Venezuela, l’expérience est reprise en Europe. Au Portugal, les « Orchestres Geração » font la différence et prouvent que la lutte contre l’exclusion sociale passe par la culture et la musique classique. Reportage de notre correspondante à Lisbonne qui a assisté à une répétition.
Le mercredi après-midi il n’y a pas cours au collège Miguel Torga d’Amadora. Pourtant, des dizaines de jeunes adolescents de 12 à 16 ans entrent et sortent en permanence de l’établissement de la banlieue nord-est de Lisbonne. En lieu et place de couloirs déserts, une animation étrange : un gamin coiffé à la rasta joue dans un coin les premières mesures de When the saints, go marching in sur un tuba plus grand que lui, alors qu’à l’opposé dans le hall de l’école, deux petites violonistes s’acharnent à trouver un rythme commun à leur staccato.
Nous sommes en pleine répétition de l’orchestre « Geração » (génération). Une formation au succès stupéfiant. Alors qu’il entame sa troisième année scolaire, cet orchestre réussit à motiver des gamins qui d’habitude sont plutôt familiers de l’échec scolaire. Amadora n’est certes pas une « banlieue poudrière ». Mais comme toutes les villes périphériques grandies trop vite, elle connait de graves problèmes sociaux : drogue, chômage, désœuvrement des jeunes sur fond de rivalités entre communautés étrangères, Africains des anciennes colonies portugaises et Tziganes sédentarisés.
« Geração » est, à l’origine, un programme social de la mairie qui avait très vite souhaité le doter d’une dimension musicale. La rencontre avec l’ancien directeur du conservatoire de musique de Lisbonne est alors décisive. Wagner Dinis connait en effet l’expérience des orchestres de jeunes au Venezuela, regroupés sous le nom de « El Sistema » (Fundación del Estado para el Sistema Nacional de las Orquestras Juveniles e Infantiles de Venezuela), lancé dans les années 1970. Il suggère alors d’importer le concept et de l’adapter au Portugal.
« Orchestre Geração », ou le génie vénézuélien en terre lusitanienne
« El sistema » est basé sur un principe simple : enseigner la musique érudite à des enfants qui vivent des situations de misère ou d’échec, leur inculquer des valeurs de solidarité et d’effort tout en favorisant leur intégration. « Nous avons des liens privilégiés avec le Venezuela, en raison d’une importante communauté d’immigrés portugais dans ce pays. Leur expérience des orchestres de jeunes est transposable. Les Vénézuéliens nous ont aidé à implanter la méthode, et nous avons toute liberté pour adapter El sistema à notre environnement culturel », explique Wagner Dinis.
Tout comme au Venezuela, au collège Miguel Torga, les enfants sont volontaires pour entrer dans l’orchestre. Ce qui suppose de venir aux répétitions tous les mercredis après-midi et les samedis matin, et d’assister à des cours supplémentaires. Chaque enfant reçoit un instrument, qu’il peut emmener chez lui s’il en prend soin. « Ils apprennent à se responsabiliser. Mais nous cherchons surtout à leur faire découvrir la notion du « vivre ensemble », basée sur l’écoute et l’effort, sans lesquels un orchestre ne peut jouer. Nous constatons une baisse de l’agressivité des élèves, et une meilleure attitude en classe», observe Isabel Elvas, professeur d’éducation musicale, chargée de la coordination interne. Elle doit entre autres choses gérer les absences et les rattrapages scolaires en cas de déplacement de l’orchestre ou de répétition.
La coordination globale est confiée au conservatoire de musique de Lisbonne. « Nous utilisons une méthode d’immersion : les enfants qui ignorent parfois tout de la musique sont mis en situation de jouer immédiatement, frappé de corde, puis une note puis deux, ainsi de suite. Tout est basé sur le mimétisme, l’observation. On est très loin de l’enseignement académique traditionnel, où il faut au moins deux ans de lecture musicale avant de toucher un instrument. Un enseignement réservé d’habitude à une élite », raconte Helena Lima, professeure d’histoire de la musique au conservatoire.
La musique envahit l’école
Dans le hall du collège Miguel Torga décoré pour les fêtes, la frénésie désordonnée des répétions impromptues a laissé la place aux cours par groupe d’instruments. Le maestro de l’orchestre Geração se charge des premiers violons. Une heure durant, il recentre l’attention des quatre préadolescents. Le rythme est intense, très intense. Le résultat, audible, même pour un néophyte. Juan, vénézuélien d’origine, a connu l’apprentissage des orchestres des jeunes de El Sistema. A 29 ans, son expérience est son meilleur atout. « Nous exigeons beaucoup des enfants. De la discipline, de la rigueur, du respect. C’est le seul moyen de faire avancer un orchestre. Les jeunes mesurent très vite l’impact : ils arrêtent de ‘ faire miauler les chatons ‘ et obtiennent beaucoup de leur violon », dit-il joliment.
La répétition générale qui s’en suivra sera longue à mettre en place. On comprend que la frontière est fragile, et que les comportements déviants peuvent à tout moment mettre en péril le projet. Et puis la magie opère, l’orchestre joue. Si le répertoire comprend beaucoup de chansons enfantines et populaires, les enfants interprètent aussi Charpentier, des arrangements de Beethoven ou de Vivaldi. Un projet lié à la musique des communautés tzigane, et capverdienne ainsi qu’un orchestre jazzy sont en préparation.
Un réseau solidaire
La fondation Gulbenkian pour l’Art et les Sciences est l’un des maîtres d’œuvre du projet qui fédère des fonds privés, institutionnels et même européens. « Nous entamons des discussions pour savoir quel est l’avenir à donner au projet Geração. Cela prendra peut être la forme d’une association, ou bien le projet passera sous l’égide du ministère de l’éducation, mais de manière autonome. Une certitude, nous voulons le poursuivre et l’étendre à tout le Portugal », annonce Luisa Valle responsable du département « développement humain » à la Gulbenkian.
Aujourd’hui il existe dix orchestres « Geração » au Portugal, tous à la périphérie de Lisbonne et qui représentent un univers de 700 élèves environ. A Miguel Torga, on a commencé il y a trois ans avec quinze élèves pour arriver à quatre-vingt cette année. Deux enfants ont pu intégrer le cours classique au conservatoire. La prochaine étape est « d’entrer dans Lisbonne », la capitale échappant encore au concept « Geração ». Les organisateurs ont prévu un grand concert l’an prochain. Enfin et surtout, ils espèrent trouver les moyens de garantir la pérennité du projet sans qu’il perde son âme.
( http://www.rfi.fr/contenu/20091217-portugal-musique-symphonique-secours-echec-scolaire-0 )
Gostar disso:
Seja o primeiro a gostar disso post.